Faut-il apprendre à lire avant le CP ?
Un enfant de cinq ans qui déchiffre déjà, et ce petit nœud au ventre chez les autres parents. Faut-il apprendre à lire avant le CP ? La réponse tient en une phrase, mais elle mérite d'être comprise.
À la sortie de l'école, une mère annonce, radieuse, que son fils de cinq ans déchiffre déjà tout seul. Autour d'elle, quelques sourires polis, et surtout, chez plusieurs parents, un petit nœud discret au creux du ventre. Suis-je en retard ? Devrais-je m'y mettre ? Cette scène, je l'ai vue se rejouer des dizaines de fois, et à chaque fois revient la même question, rarement posée à voix haute mais presque toujours présente : faut-il apprendre à lire à son enfant avant le CP ? La réponse tient en une phrase. Mais elle mérite qu'on l'explique, parce que c'est en la comprenant vraiment qu'on cesse d'avoir peur.
D'abord, s'entendre sur le mot « lire »
Le malentendu commence là. Quand un parent dit « mon enfant sait lire », il peut vouloir dire trois choses très différentes, et les confondre entraîne la plupart des inquiétudes inutiles.
Il y a d'abord le déchiffrage : associer des lettres à des sons, puis assembler ces sons pour prononcer un mot. Il y a ensuite la compréhension : donner du sens à ce qui est déchiffré. Et il y a, en amont, un ensemble de compétences préparatoires : la richesse du langage oral, le vocabulaire, l'intérêt pour l'écrit, et cette aptitude un peu magique qu'on appelle la conscience phonologique, sur laquelle je reviendrai.
Deux chercheurs, Philip Gough et William Tunmer, ont résumé cette idée dès 1986 par une formule restée célèbre : lire, c'est déchiffrer multiplié par comprendre. Multiplié, et non additionné, ce qui change tout. Si l'un des deux facteurs est proche de zéro, le résultat l'est aussi. Un enfant qui déchiffre parfaitement sans saisir le sens ne lit pas vraiment, pas plus que celui qui comprendrait une histoire qu'on lui raconte mais serait incapable d'en décoder un seul mot. Depuis, plus de cent cinquante études ont confirmé la solidité de ce modèle.
Retenez ceci : la question « faut-il apprendre à lire avant le CP » cache en réalité la question « faut-il apprendre à déchiffrer avant le CP ». Et ce n'est pas du tout la même chose.
Le bon moment n'est pas une date, c'est une fenêtre
Il n'existe pas d'âge couperet à partir duquel un enfant devrait savoir lire. Il existe une fenêtre, assez large, à l'intérieur de laquelle chaque enfant trouve son moment. Certains manifestent une appétence pour l'écrit dès quatre ans, d'autres pas avant six ans et demi, et ces écarts n'annoncent presque rien de leur trajectoire future.
Ce qui compte vraiment, c'est ce qui se met en place avant le déchiffrage : un langage oral riche, un vocabulaire nourri par les histoires et les conversations, et une bonne conscience phonologique, c'est-à-dire la capacité à percevoir et à manipuler les sons de la langue. Repérer que « chapeau » se découpe en deux syllabes, entendre que « rat » et « chat » riment, isoler le premier son d'un mot. Ces compétences figurent, de l'avis convergent des chercheurs et du Conseil scientifique de l'Éducation nationale, parmi les meilleurs prédicteurs de la réussite en lecture au CP.
C'est exactement ce que vise l'école maternelle française. Contrairement à une idée répandue, son programme ne prévoit pas l'apprentissage formel de la lecture : celui-ci commence au CP. Ce que la maternelle installe patiemment, ce sont ces fondations : le langage, la conscience des sons, la découverte que l'écrit transcrit de l'oral. En fin de grande section, on attend d'un enfant qu'il manipule des syllabes, discrimine des sons, comprenne que les lettres codent des sons. Pas qu'il lise. Le système est pensé pour que l'enfant arrive au CP prêt à apprendre à lire, et non déjà lecteur. Ce seul détail devrait soulager beaucoup de parents.
Les lecteurs précoces gardent-ils leur avance ?
C'est la question que tout le monde se pose sans oser la formuler : si mon enfant lit tôt, prend-il une avance qu'il conservera ? Et s'il lit tard, restera-t-il durablement derrière ?
La recherche apporte une réponse nuancée, mais nette. Des études longitudinales conduites en Nouvelle-Zélande, notamment par le chercheur Sebastian Suggate, ont comparé des enfants ayant commencé la lecture à cinq ans et d'autres à sept ans. Le constat : l'avance initiale des premiers s'estompe avec le temps, et vers onze ou douze ans, les seconds les ont rattrapés. Ces mêmes travaux ont observé que des enfants scolarisés en Montessori, qui apprennent souvent à lire plus tôt, avaient un avantage à cinq ans qui avait disparu à douze ans.
Faut-il en conclure qu'apprendre à lire tôt ne sert à rien ? Ce serait aller trop vite. Il faut distinguer deux situations que l'on mélange constamment. D'un côté, les enfants que l'on pousse à déchiffrer plus tôt, par l'instruction ou par certaines pédagogies : pour ceux-là, l'avance est temporaire, car les autres les rattrapent une fois les fondations posées. De l'autre, les lecteurs spontanément précoces, ces enfants qui, vers quatre ou cinq ans, se mettent à lire presque seuls, sans qu'on leur ait rien imposé, parce qu'ils l'ont réclamé. Ceux-là restent souvent d'excellents lecteurs. Mais attention au piège : dans leur cas, la lecture précoce n'est pas la cause de leur réussite, elle en est le symptôme. Elle révèle un enfant très porté sur le langage, dans un environnement riche en livres. C'est ce terrain, et non le fait d'avoir lu tôt, qui explique la trajectoire.
Cette distinction entre corrélation et causalité est le cœur du sujet. Les enfants qui lisent tôt viennent très souvent de foyers où l'on lit beaucoup, où l'on parle beaucoup, où les livres sont partout. Ce qui compte, ce n'est pas la performance précoce en elle-même, c'est l'environnement qui l'a rendue possible. Et cet environnement continue de produire ses effets bien après l'âge de la première lecture.
La vraie question derrière la question
Vous devinez où je veux en venir. La bonne question n'est pas « mon enfant sait-il déjà lire ? » mais « mon enfant aime-t-il les livres, et baigne-t-il dans une langue riche ? ». La première interroge une performance ponctuelle qui, prise isolément, ne prédit pas grand-chose. La seconde touche à ce qui compte vraiment et durablement.
Un enfant à qui l'on a lu des histoires chaque soir, avec qui l'on a parlé, chanté, joué avec les mots, qui associe le livre au plaisir et à la tendresse, arrive au CP avec un trésor bien plus précieux qu'un déchiffrage précoce : l'envie de lire, et le socle de langage qui rend la lecture facile et savoureuse. Cet enfant-là apprendra vite, parce qu'il en a le désir et les moyens. À l'inverse, un enfant que l'on aurait entraîné à déchiffrer mécaniquement, sans amour du texte, peut arriver au CP techniquement « en avance » et rester pourtant un lecteur réticent, qui lit parce qu'il faut, jamais parce qu'il aime. Or c'est le lecteur qui aime qui, dix ans plus tard, aura tout gagné.
Ce que les écoles sélectives regardent vraiment à cet âge
Puisque ce site s'adresse en partie à des familles qui envisagent une école privée sélective, je veux dissiper une crainte tenace. Non, les écoles d'excellence ne cherchent pas des enfants de trois ou quatre ans qui savent déjà lire. Une école sérieuse qui recevrait un enfant de petite section en train de déchiffrer n'y verrait pas nécessairement un bon signe, et parfois même s'en méfierait, car cela peut trahir un forçage précoce.
Ce que ces écoles observent chez un jeune enfant est tout autre : sa curiosité, la richesse de son langage oral, sa capacité à écouter une histoire et à s'y intéresser, son appétit d'apprendre, sa manière d'entrer en relation. Exactement les qualités que développe une enfance heureuse et bien accompagnée, et non un entraînement anticipé au déchiffrage. C'est une bonne nouvelle, parce qu'elle vous libère d'une pression inutile. Vous n'avez pas à transformer votre salon en salle de classe pour « préparer » votre enfant.
Le vrai risque n'est pas le retard, c'est le dégoût
S'il existe un danger dans toute cette affaire, il n'est pas là où les parents le cherchent. Le risque n'est pas que votre enfant prenne du retard faute d'avoir lu avant le CP : ce retard-là se rattrape. Le vrai risque, celui qui laisse des traces, c'est de dégoûter un enfant de la lecture en la lui imposant trop tôt et trop durement.
Un enfant à qui l'on impose du déchiffrage sous contrainte, avant qu'il en ait le désir et la maturité, apprend deux choses à la fois : à reconnaître quelques mots, et que la lecture est une corvée. La première s'oublie, ou plutôt se réacquiert sans peine quelques mois plus tard. La seconde, cette association entre lecture et déplaisir, peut durer des années. On croit gagner du temps, on en perd. On croit ouvrir une porte, on en referme une autre.
Alors, concrètement, que faire ?
La direction est simple. Lisez à votre enfant, tous les jours, longtemps, bien après qu'il sache faire semblant de lire. Parlez-lui, beaucoup, avec un vocabulaire riche, sans appauvrir votre langue sous prétexte qu'il est petit. Jouez avec les sons, les rimes, les syllabes, comme on joue, pour le plaisir, sans en faire une leçon. Entourez-le de livres, et laissez-le vous voir lire, vous, car l'exemple transmet ce qu'aucune consigne n'obtient. Et le jour où il s'intéressera aux lettres, où il demandera « ça dit quoi ? », suivez son élan sans jamais le devancer.
Vous remarquerez que rien dans tout cela ne ressemble à un apprentissage forcé. C'est voulu. Tout ce qui construit vraiment le futur lecteur se joue dans le plaisir partagé, pas dans l'exercice imposé.
En un mot
Alors, faut-il apprendre à lire à son enfant avant le CP ? Non. Votre enfant n'a pas besoin de savoir lire avant le CP. Il a besoin d'aimer qu'on lui lise. Il a besoin d'une langue riche, d'histoires du soir, de temps et d'attention. Le reste, le déchiffrage, viendra en son heure, et viendra d'autant mieux que vous n'aurez pas cherché à l'arracher trop tôt.
La prochaine fois que vous croiserez ce parent radieux dont l'enfant déchiffre déjà, vous pourrez lui sourire sans le petit nœud au ventre. Vous saurez que la course n'existe pas, et que le plus beau cadeau que vous puissiez faire à votre futur lecteur, ce n'est pas de l'avance. C'est le goût.
Sources principales : Gough, P. B. et Tunmer, W. E. (1986), « Decoding, reading, and reading disability » ; travaux longitudinaux de Sebastian Suggate et de ses collègues sur l'âge de début de la lecture (Nouvelle-Zélande) ; guides et repères du Conseil scientifique de l'Éducation nationale et d'Éduscol sur la conscience phonologique ; programme et attendus de fin de grande section de l'école maternelle.
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