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Les écrans avant six ans : ce que la recherche établit, ce qu'elle ne dit pas

Les articles se contredisent, la culpabilité reste. Voici un état des lieux honnête de ce que la recherche a réellement montré sur les écrans avant six ans, ce qu'elle nuance, et ce qu'elle ignore encore.

10 min de lecture

Il y a le dessin animé du matin, celui qui vous laisse enfin le temps d'enfiler vos chaussures et de retrouver vos clés. Il y a la tablette au restaurant, quand le repas s'éternise et que le petit dernier commence à escalader la banquette. Et il y a, juste derrière, cette petite culpabilité tenace qui vous souffle que vous êtes en train de faire quelque chose de mal.

Si vous cherchez à savoir ce qu'il en est vraiment, vous avez sans doute remarqué une chose déroutante : les articles se contredisent. Les uns annoncent une catastrophe pour le cerveau de votre enfant. Les autres vous rassurent en expliquant que tout cela est très exagéré. Vous ne manquez pas d'injonctions. Vous manquez d'informations fiables.

Cet article n'est pas une leçon. C'est un état des lieux, aussi honnête que possible, de ce que la recherche a réellement montré, de ce qu'elle nuance, et de ce qu'elle ignore encore. Pour y voir clair, il faut d'abord séparer trois choses que l'on confond en permanence : le temps passé devant l'écran, le contenu regardé, et le contexte dans lequel cela se passe. Une fois cette distinction posée, presque tout devient plus lisible.

Pourquoi le débat est si confus

Si vous avez l'impression de ne pas vous y retrouver, ce n'est pas un défaut de votre part. La confusion n'est pas dans votre tête, elle est dans le sujet lui-même.

La première raison tient à la jeunesse de ce champ de recherche. Nous étudions l'effet des tablettes sur de jeunes enfants depuis à peine plus d'une décennie. C'est très court en science. Beaucoup d'études sont ce qu'on appelle des études corrélationnelles : elles observent que deux choses vont souvent ensemble, sans pouvoir prouver que l'une cause l'autre.

Prenons un exemple concret. On constate que les enfants qui regardent beaucoup d'écrans dorment en moyenne moins bien. Faut-il en conclure que l'écran dégrade le sommeil ? Peut-être. Mais il est tout aussi possible qu'un enfant qui dort mal soit plus souvent installé devant un écran par des parents épuisés qui cherchent un moment de répit. Les deux explications collent aux données. La corrélation ne tranche pas.

La deuxième raison est plus simple encore : le mot « écran » ne veut presque rien dire. Un appel vidéo avec la grand-mère qui habite loin, un dessin animé pensé par des pédagogues, un jeu où l'enfant doit résoudre des énigmes, et un défilement infini de vidéos de quelques secondes n'ont à peu près rien en commun. Les regrouper sous un seul mot, c'est un peu comme parler de « la nourriture » sans distinguer une pomme d'un paquet de bonbons.

La troisième raison, enfin, tient aux recommandations elles-mêmes. Elles ont évolué plusieurs fois en quinze ans, à mesure que les connaissances s'affinaient. Ces révisions sont le signe d'une science qui fonctionne normalement, mais de l'extérieur, elles nourrissent une méfiance bien compréhensible.

Ce que la recherche établit avec une confiance raisonnable

Malgré ces limites, certaines choses sont aujourd'hui assez solidement documentées. Je vous les présente avec le degré de certitude qui leur revient, ni plus, ni moins.

Avant deux ou trois ans, l'écran passif apprend peu

C'est l'un des résultats les plus robustes du domaine. Les chercheurs l'appellent le « déficit vidéo » : un tout jeune enfant apprend nettement mieux d'une personne réelle que du même contenu diffusé à l'écran. Montrez à un enfant de dix-huit mois une personne, en chair et en os, cacher un jouet dans une pièce, il ira le chercher. Montrez-lui exactement la même scène en vidéo, et il réussira beaucoup moins bien. Avant un certain âge, le cerveau du tout-petit apprend d'abord de la relation, de la présence, de l'échange direct.

L'effet d'éviction

Voici une idée essentielle, et souvent plus importante que la question de l'écran lui-même : ce qui compte, c'est ce que l'écran remplace. Le temps est une ressource limitée, surtout dans la vie d'un jeune enfant. Une heure devant un écran est une heure qui n'est pas consacrée à autre chose : parler avec un adulte, manipuler des objets, bouger, s'ennuyer, dormir. Les chercheurs parlent d'effet d'éviction. Dans bien des études, l'écran ne semble pas nocif en soi ; c'est l'appauvrissement des activités qu'il déplace qui pèse dans la balance.

Le sommeil

Le lien entre écrans en soirée et sommeil dégradé chez le jeune enfant est assez bien établi. Plusieurs mécanismes plausibles se combinent : la lumière des écrans, la stimulation liée au contenu, et le simple fait que l'écran repousse l'heure du coucher. C'est probablement l'un des effets les mieux documentés, et l'un des plus directs.

Le langage

On observe une association entre un temps d'écran élevé et un vocabulaire plus pauvre chez les tout-petits. La nuance corrélationnelle s'applique ici pleinement, mais l'explication la plus convaincante ramène toujours à la même chose : le langage s'acquiert dans l'interaction. Un enfant apprend à parler parce qu'on lui parle, qu'on lui répond, qu'on nomme le monde autour de lui. Un écran, aussi bavard soit-il, ne répond pas aux questions de l'enfant et ne s'ajuste pas à lui.

Ce que la recherche ne dit pas, ou dit mal

Voilà pour le terrain solide. Mais l'honnêteté oblige à parcourir aussi la zone d'ombre, qui est vaste. C'est peut-être la partie la plus utile de cet article, parce que c'est celle dont on parle le moins.

Il n'existe pas de seuil magique

La science ne connaît pas de durée précise en dessous de laquelle tout irait bien et au-dessus de laquelle tout se dégraderait d'un coup. Les seuils que vous croisez dans les recommandations sont des repères de prudence, choisis pour être simples à retenir et à appliquer. Ce ne sont pas des vérités biologiques. Rien de magique ne se produit à la minute précise où l'on dépasse le temps conseillé. Ces repères ont une vraie valeur d'orientation, mais il faut les lire pour ce qu'ils sont : des balises, pas des lignes rouges gravées dans le cerveau de l'enfant.

« Ça abîme le cerveau » est un raccourci

Vous avez peut-être vu passer des titres affirmant que les écrans modifient le cerveau des enfants. Méfiez-vous de ces formules. Elles s'appuient souvent sur des études aux échantillons réduits, ou sur des associations statistiques faibles, transformées en certitudes spectaculaires par le titre d'un article. Le cerveau d'un enfant se transforme en permanence, sous l'effet de tout ce qu'il vit. Constater qu'une activité laisse une trace n'a rien d'alarmant en soi : apprendre à lire aussi laisse une trace. La vraie question n'est pas de savoir si l'écran a un effet, mais lequel, de quelle ampleur, et à quelles conditions. Et sur ce point, la prudence reste de mise.

Le contenu de qualité existe

Tous les programmes ne se valent pas, et certains, conçus avec des pédagogues, montrent des effets neutres, voire positifs, sur le vocabulaire des enfants un peu plus grands, à partir de trois ou quatre ans. C'est une nuance rarement mentionnée, parce qu'elle complique le message. Un contenu lent, narratif, qui laisse à l'enfant le temps de comprendre, n'a pas grand-chose à voir avec un flux rapide pensé pour capter l'attention le plus longtemps possible.

Le co-visionnage change tout

Regarder avec son enfant, commenter ce qui se passe, poser des questions, faire le lien avec sa vie à lui : cela transforme une activité passive en une véritable interaction. La recherche le suggère assez nettement. Le même dessin animé n'a pas le même effet selon qu'un enfant le regarde seul ou aux côtés d'un adulte qui le relie au monde réel. L'écran devient alors un support d'échange plutôt qu'un substitut d'échange.

Le grand inconnu

Il faut le dire simplement : les tout premiers enfants à avoir grandi avec une tablette dans les mains ne sont pas encore adultes. Sur les effets à très long terme, sur ce que produira une enfance entière au contact de ces objets, nous ne savons pas. Toute personne qui vous affirme le contraire, dans un sens rassurant comme dans un sens alarmiste, dépasse ce que les données permettent d'avancer. Reconnaître cette incertitude n'est pas une faiblesse, c'est de la rigueur.

Les trois questions qui comptent vraiment

Si vous deviez ne retenir qu'une seule chose de cet article, ce serait celle-ci : la question que tout le monde pose, « combien de temps ? », est la moins éclairante des trois. Elle est rassurante parce qu'elle donne un chiffre, une réponse nette. Mais elle passe à côté de l'essentiel.

Trois questions comptent davantage, et je vous propose de les garder en tête comme une grille de lecture.

La première est celle du contenu. Que regarde votre enfant ? Un récit qu'il peut suivre et comprendre, ou un flux conçu pour ne jamais le laisser décrocher ? Ce n'est pas le même objet, même si c'est le même écran.

La deuxième est celle du contexte. Quand, et à la place de quoi ? Un épisode le mercredi après-midi, après une matinée passée dehors, n'a pas le même poids qu'un écran qui grignote le sommeil, les repas et les moments d'ennui fertile.

La troisième est celle de la conversation. Y a-t-il, à un moment, un adulte qui relie ce qui se passe à l'écran à ce que vit l'enfant ? C'est peut-être le facteur le plus déterminant, et c'est celui dont on parle le moins.

Vous remarquerez que ces trois questions ne se répondent pas par un chiffre. Elles demandent un peu de jugement. C'est précisément ce qui les rend utiles, là où le décompte des minutes, à lui seul, ne dit presque rien.

En refermant cette question

Je voudrais vous laisser avec quelque chose de simple, parce que le sujet est suffisamment anxiogène sans que j'en rajoute.

Un enfant qui grandit dans un foyer où on lui parle, où on lui lit des histoires, où il joue, où il bouge et où il dort assez, n'est pas mis en danger par un dessin animé. La recherche, quand on la lit sans la déformer, ne dit pas que l'écran est un poison. Elle dit qu'il est une activité parmi d'autres, moins riche que la présence d'un adulte pour un tout-petit, et qu'il vaut mieux qu'il ne prenne pas la place du reste.

Vous êtes bien plus compétent pour juger de l'équilibre de votre enfant qu'aucune règle générale ne pourra jamais l'être. Ce que je souhaitais, avec cet article, ce n'était pas vous dicter une conduite, mais vous rendre votre capacité de jugement, débarrassée de la peur comme du déni.

Les écrans ne sont d'ailleurs qu'une pièce d'un tableau bien plus vaste : celui du développement de votre enfant, de son autonomie, de sa relation au jeu et à l'ennui. C'est ce tableau, dans son ensemble, qui mérite votre attention.

Les écrans ne sont d'ailleurs qu'un aspect de la manière dont on prépare un enfant à une scolarité épanouie.

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